Août 2014
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Shakespeare


Construire en marchant

Pour le CJD, vouloir construire des entreprises plus agiles est une manière de répondre à la complexité croissante de l’économie et de la société. Dans son numéro 46, d’avril 2001, Dirigeant s’interrogeait déjà sur la manière dont l’entreprise devait réagir face à la complexité. Dans ce dossier, Régis Ribette* invitait les entreprises à pratiquer « la reliance » et à tisser de nouveaux liens.

Dans le monde entrepreneurial, il n'y a qu'une seule chose qui ne change pas vraiment… c'est le changement ! Tout s'écoule, disait déjà Héraclite, tout se transforme, on ne peut se baigner deux fois dans le même fleuve. Tout est en mouvement : nous-mêmes dans les fluctuations de notre monde intérieur et, bien sûr, le "courant" de notre environnement, celui des mondes qui nous sont extérieurs. Ainsi, les chemins des conduites managériales sont doublement complexes et remplis d'incertitudes.

Gestion prévisionnelle…

Dans l'ingénierie traditionnelle, on part d'objectifs à atteindre puis, par les méthodes de la gestion prévisionnelle, on gère la transition du présent au futur,c'est-à-dire que l'on trace le chemin de l'action, en optimisant l'utilisation des ressources disponibles.

Étymologiquement prévoir signifie, voir avant,connaître par avance. La gestion prévisionnelle consiste à "visualiser" différents scénarios imaginés du futur puis, par l'organisation de l'action, à raccorder la situation présente au futur retenu. C'est possible, non seulement quand le milieu dans lequel on agit n'est pas trop complexe, mais aussi quand l'ordre de l'entreprise n'est pas remis en cause par de nombreuses et fréquentes "révolutions internes".

Par contre, quand les projets des différents acteurs individuels ne sont pas stabilisés et quand les événements de l'environnement sont eux-mêmes flous et imprévisibles, il faut utiliser des cheminements "doublement constructivistes", laissant le temps aux acteurs, non seulement d'exprimer leurs pensées, mais aussi de faire évoluer leurs représentations mentales de la réalité externe, afin de prendre en compte les données de leur propre environnement, elles-mêmes évolutives, car fonction de l'avancement et de la réalisation matérielle du projet collectif.

Projets individuels et projets collectifs se construisent en interactivité permanente.

…et gestion préventive

Autonomie et responsabilités accrues de chaque acteur dans des marges grandissantes de liberté des organisations, mais également fédération des intelligences individuelles sont les réponses à la problématique de la complexité croissante et de l'insaisissable certitude. Le bon fonctionnement d'un maillage en réseaux des compétences et des motivations humaines nécessite de savoir "prévenir" individuellement un devenir collectif imprévisible. En effet, si prévoir c'est "voir avant", prévenir c'est "agir avant", avant même de connaître le but précis, et l'essentiel de la "gestion préventive" est de se mettre en route, la finalité n'émergeant qu'au bout du chemin.

S'il faut cependant continuer de "prévoir" pour s'efforcer de gérer collectivement un futur déterminé de façon volontariste, simultanément chaque acteur doit "prévenir", c'est-à-dire agir individuellement pour aller au-devant des futurs incertains. Ainsi, la gestion préventive doit venir compléter la gestion prévisionnelle, répartissant dans les organisations humaines la gestion de la complexité et de l'incertitude entre plusieurs "pilotes", à condition toutefois que les acteurs apprennent à mieux gérer leurs propres ressources humaines pour cheminer efficacement et que leurs cerveaux soient reliés par un réseau communicationnel suffisamment opérant.

Reliances entre les hommes

Après avoir rappelé la proximité sémantique de complexité avec le latin complexus qui signifie "tisser ensemble", Edgar Morin affirme que la reliance est la réponse à la question posée par la complexité du monde.

"Tisser ensemble" les intelligences a été, tout au long de l’histoire de l’humanité, une quête permanente, par la parole aux aubes de l'humanité, puis par l'écrit, surtout après Gutenberg, en permettant aux hommes de mieux se relier dans l'espace à d'autres hommes et, dans le passé, à des hommes disparus, enfin, ces dernières années par le développement fulgurant des réseaux électroniques - tel Internet - offrant, dans les différents moments du temps et dans la pluralité des lieux, de nouvelles voies pour construire d’autres reliances entre les hommes.

C'est grâce aux tissages des intelligences individuelles et collectives que se développera l'innovation nécessaire au pilotage des systèmes complexes du monde. Ainsi, la variété managériale utile à la maîtrise de la complexité peut émerger concrètement d'un meilleur "tissé ensemble" de la Parole, de l'Écriture et de l'Écran.

Nouvelles intelligences

Ces nouvelles intelligences sont à construire par tous ceux qui estiment que les idéologies monolithiques de gestion d'hier ont montré leurs limites et qu'il faut, chemin faisant, inventer une nouvelle gouvernance des organisations autour de valeurs plaçant l'homme au centre de toute chose. Cette nouvelle alliance entre les hommes, pour un univers humain solidaire, pluriel et responsable est inéluctable à plus ou moins long terme et, si l'on ne sait pas aujourd'hui quelle forme définitive elle prendra, l'essentiel n'est-il pas de se mettre dès maintenant en chemin pour la construire ensemble pas à pas sur tous les chemins de la complexité du monde ? Pour cela, il faut créer de nouveaux espaces de coopération entre les hommes pour construire le monde de demain dans l'amitié, le respect de l'autre et le bon usage de la nature.

*Régis Ribette, Professeur honoraire du Conservatoire National des Arts et Métiers

Régis Ribette (2001)
Le 4-03-2013
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