Mai 2013 |
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Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde.
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Il ne faut pas un
grand art, une éloquence bien recherchée, pour prouver que des chrétiens
doivent se tolérer les uns les autres. Je vais plus loin je vous dis qu'il faut
regarder tous les hommes comme nos frères. Quoi ! mon frère le Turc ? mon frère
le Chinois ? le Juif ? le Siamois ? Oui, sans doute ; ne sommes-nous pas tous
enfants du même père, et créatures du même Dieu ?
Mais ces peuples nous méprisent ; mais ils nous traitent d'idolâtres ! Hé bien
! je leur dirai qu'ils ont grand tort. Il me semble que je pourrais étonner au
moins l'orgueilleuse opiniâtreté d'un iman ou d'un talapoin[1],
si je leur parlais à peu près ainsi :
« Ce petit globe, qui n'est qu'un point, roule dans l'espace, ainsi que tant
d'autres globes ; nous sommes perdus dans cette immensité. L'homme, haut
d'environ cinq pieds, est assurément peu de chose dans la création. Un de ces
êtres imperceptibles dit à quelques-uns de ses voisins, dans l'Arabie ou dans
la Cafrerie[2] :
Écoutez-moi, car le Dieu de tous ces mondes m'a éclairé : il y a neuf cents
millions de petites fourmis comme nous sur la terre, mais il n'y a que ma
fourmilière qui soit chère à Dieu ; toutes les autres lui sont en horreur de
toute éternité ; elle sera seule heureuse, et toutes les autres seront
éternellement infortunées. »
Ils m'arrêteraient alors, et me demanderaient quel est le fou qui a dit cette
sottise. Je serais obligé de leur répondre : « C'est vous-mêmes. » Je tâcherais
ensuite de les adoucir ; mais cela serait bien difficile.
Je parlerais maintenant aux chrétiens, et j'oserais dire, par exemple, à un
dominicain inquisiteur pour la foi : « Mon frère, vous savez que chaque
province d'Italie a son jargon, et qu'on ne parle point à Venise et à Bergame
comme à Florence. L'Académie de la Crusca a fixé la langue ; son dictionnaire
est une règle dont on ne doit pas s'écarter, et la Grammaire de Buonmattei est
un guide infaillible qu'il faut suivre ; mais croyez-vous que le consul de
l'Académie, et en son absence Buonmattei, auraient pu en conscience faire
couper la langue à tous les Vénitiens et à tous les Bergamasques qui auraient
persisté dans leur patois ? »
L'inquisiteur me répond : « Il y a bien de la différence ; il s'agit ici du
salut de votre âme : c'est pour votre bien que le directoire de l'inquisition
ordonne qu'on vous saisisse sur la déposition d'une seule personne, fût-elle infâme
et reprise de justice ; que vous n'ayez point d'avocat pour vous défendre ; que
le nom de votre accusateur ne vous soit pas seulement connu ; que l'inquisiteur
vous promette grâce, et ensuite vous condamne ; qu'il vous applique à cinq
tortures différentes, et qu'ensuite vous soyez ou fouetté, ou mis aux galères,
ou brûlé en cérémonie. Le P. Ivonet, le docteur Cuchalon, Zanchinus, Campegius,
Roias, Felynus, Gomarus, Diabarus, Gemelinus, y sont formels, et cette pieuse
pratique ne peut souffrir de contradiction. »
Je prendrais la liberté de lui répondre : « Mon frère, peut-être avez-vous
raison ; je suis convaincu du bien que vous voulez me faire ; mais ne
pourrais-je pas être sauvé sans tout cela ? »
Il est vrai que ces horreurs absurdes ne souillent pas tous les jours la face
de la terre ; mais elles ont été fréquentes, et on en composerait aisément un
volume beaucoup plus gros que les évangiles qui les réprouvent. Non seulement
il est bien cruel de persécuter dans cette courte vie ceux qui ne pensent pas
comme nous, mais je ne sais s'il n'est pas bien hardi de prononcer leur
damnation éternelle. Il me semble qu'il n'appartient guère à des atomes d'un
moment, tels que nous sommes, de prévenir ainsi les arrêts du Créateur. Je suis
bien loin de combattre cette sentence : « Hors de l'Église point de salut » ;
je la respecte, ainsi que tout ce qu'elle enseigne, mais, en vérité,
connaissons-nous toutes les voies de Dieu et toute l'étendue de ses
miséricordes ? N'est-il pas permis d'espérer en lui autant que de le craindre ?
N'est-ce pas assez d'être fidèles à l'Église ? Faudra-t-il que chaque
particulier usurpe les droits de la Divinité, et décide avant elle du sort
éternel de tous les hommes ?
Quand nous portons le deuil d'un roi de Suède, ou de Danemark, ou d'Angleterre,
ou de Prusse, disons-nous que nous portons le deuil d'un réprouvé qui brûle
éternellement en enfer ? Il y a dans l'Europe quarante millions d'habitants qui
ne sont pas de l'Église de Rome, dirons-nous à chacun d'eux : « Monsieur,
attendu que vous êtes infailliblement damné, je ne veux ni manger, ni
contracter, ni converser avec vous » ?
Quel est l'ambassadeur de France qui, étant présenté à l'audience du Grand
Seigneur, se dira dans le fond de son cœur : Sa Hautesse sera infailliblement
brûlée pendant toute l'éternité, parce qu'elle est soumise à la circoncision ?
S'il croyait réellement que le Grand Seigneur est l'ennemi mortel de Dieu, et
l'objet de sa vengeance, pourrait-il lui parler ? Devrait-il être envoyé vers
lui ? Avec quel homme pourrait-on commercer, quel devoir de la vie civile
pourrait-on jamais remplir, si en effet on était convaincu de cette idée que
l'on converse avec des réprouvés ?
O sectateurs d'un Dieu clément ! si vous aviez un cœur cruel ; si, en adorant
celui dont toute la loi consistait en ces paroles : « Aimez Dieu et votre
prochain », vous aviez surchargé cette loi pure et sainte de sophismes et de
disputes incompréhensibles ; si vous aviez allumé la discorde, tantôt pour un
mot nouveau, tantôt pour une seule lettre de l'alphabet ; si vous aviez attaché
des peines éternelles à l'omission de quelques paroles, de quelques cérémonies
que d'autres peuples ne pouvaient connaître, je vous dirais, en répandant des
larmes sur le genre humain : « Transportez-vous avec moi au jour où tous les
hommes seront jugés, et où Dieu rendra à chacun selon ses œuvres. »
« Je vois tous les morts des siècles passés et du nôtre comparaître en sa
présence. Êtes-vous bien sûrs que notre Créateur et notre Père dira au sage et
vertueux Confucius, au législateur Solon, à Pythagore, à Zaleucus, à Socrate, à
Platon, aux divins Antonins, au bon Trajan, à Titus, les délices du genre
humain, à Épictète, à tant d'autres hommes, les modèles des hommes : Allez,
monstres, allez subir des châtiments infinis en intensité et en durée ; que
votre supplice soit éternel comme moi ! Et vous, mes bien-aimés, Jean Châtel,
Ravaillac, Damiens, Cartouche, etc., qui êtes morts avec les formules
prescrites, partagez à jamais à ma droite mon empire et ma félicité. »
Vous reculez d'horreur à ces paroles ; et, après qu'elles me sont échappées, je
n'ai plus rien à vous dire.
[1] Prêtre bouddhiste.
[2] Nom donné à l’époque à une vaste région de l’Afrique australe.
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