Mai 2013 |
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Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde.
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Jeune Dirigeant : Une certaine accalmie s’est opérée sur les marchés financiers depuis que le risque de sortie de la Grèce de la zone euro semble écarté. De plus, le 30 mars, les États européens ont porté la capacité d’intervention totale des fonds d’urgence du pare-feu européen à quelques 800 milliards d’euros supplémentaires.
Michel Aglietta : Depuis avril les tensions ont repris. Il y a de graves inquiétudes actuellement sur l’Espagne. Certes, le plan sur la Grèce lui permet d’assumer ses échéances et les difficultés sont écartées pour un an ou deux, les choses resurgiront plus tard. Mais on voit bien, à cause de l’incertitude qui pèse sur l’Espagne et l’Italie, que les taux d’intérêts sur les obligations souveraines ont repris leur progression. Les difficultés que nous allons rencontrer sont encore plus importantes, la situation est très difficile. Il y a une inquiétude des marchés sur la capacité de la zone euro à pouvoir réaliser le programme de redressement des déficits publics. Les injections de liquidité destinées à rassurer les marchés financiers n’ont qu’un effet très temporaire. Aucune des caractéristiques profondes de la crise systémique n’a été corrigée depuis le dernier traité, car il repose sur l’idée de fabriquer une union monétaire qui se plie aux exigences allemandes.
J. D. : Quelle est votre position concernant la Règle d’or reprise par le nouveau traité de discipline budgétaire du 2 mars ? Pensez-vous que les politiques d’austérité qu’elle entraîne soient de nature à favoriser la relance économique ?
M.A. : La Règle d’or n’est pas extrêmement dangereuse. Mais son contenu peut être l’occasion d’un maximum de conflits. Elle est définie sur un socle structurel consistant à ne pas dépasser 2,5 % de déficit. C’est un aspect tendanciel. Cela oblige les gouvernements à faire une prévision à moyen terme de leur solde budgétaire structurel, au lieu de regarder ce qui se passe dans l’année. Et à faire de la prospective dans le temps, pour consolider des dettes publiques. Calculer un PIB potentiel permet de faire des projections de soldes moyens sur des cycles entiers. Sauf qu’il y a une variable difficile, celle reposant sur des statistiques avec lesquelles pourront jouer les Trésors des États qui seront dits « en déficit excessif » par la Communauté européenne. L’idée de cette Règle d’or est d’aller vers une coordination budgétaire.
J. D. : Pensez-vous qu’elle permette d’avancer vers une gouvernance économique d’ici un an ?
M.A. : Cette gouvernance économique signifierait une avancée vers un fédéralisme sous le contrôle du libéralisme allemand. Or, la vision allemande de la stabilité financière consiste à suivre des règles indépendantes de la contingence des situations auxquelles elles s’appliquent. C’était déjà le cas avec le pacte de stabilité qui s’est avéré inapplicable. Les dispositions récentes du type « six-pack » décidées en octobre 2011 et incorporées dans le traité sur l’union budgétaire incorporant la règle d’or ne font que renforcer ce biais. Ce traité ne change pas la philosophie de la stabilité qui a failli dans la crise. Dans la conception allemande, ce qu’il faut, c’est encore plus de rigueur, sans se demander pourquoi les règles précédentes n’ont pas fonctionné.
J. D. : Selon vous le compromis fondateur de Maastricht en 1991 a moulé la zone euro sur la doctrine monétaire allemande qui repose sur un triple non : non au déficit, non au fédéralisme fiscal et non au renflouement des finances nationales. Ce qui aboutit à une aberration parce que c’est contradictoire, dites-vous. Pensez-vous qu’il faudrait revenir sur l’article 123 du Traité de Lisbonne qui reprend l’article 104 du Traité de Maastricht ? (Il postule que les états signataires s’interdisent de se financer directement à taux zéro auprès de leur banque centrale ou de la BCE (Banque Centrale Européenne). Ils sont obligés de s’adresser aux banques privées qui leur proposent les taux qu’elles décident tout en se finançant actuellement elles mêmes à un taux quasi nul auprès de la BCE).
M.A. : L’article 123 est le verrou qui doit sauter. Il a déjà sauté en
partie depuis que la BCE a décidé d’acheter des obligations sur les dettes
publiques, ce qui contraint son président, Mario Draghi, à un déni acrobatique.
Le Traité de Maastricht ne peut plus être suivi. Maintenir les taux d’intérêt
du financement bancaire à un niveau très bas par l’intermédiation des LTRO
(Opération de Refinancement sur le Temps Long, sur 36 mois), comme l’a fait la
BCE par des opérations massives à l’avantage des banques est nécessaire puisque
le marché monétaire ne fonctionne plus. Mais cela ne suffit pas à détendre
durablement les taux sur les dettes publiques des pays en difficulté
financière.
Le rôle de la BCE devrait être de reprendre ses achats de dettes publiques (Securities market program ou SMP) pour
plafonner les taux d’intérêt des dettes des pays qui, sinon, deviendront
insolvables pour la seule raison que les marchés paniquent. La BCE doit
participer à la stabilisation financière des États sous la condition que
ceux-ci engagent des programmes de stabilisation budgétaires crédibles. La
solvabilité des dettes dans le temps doit dépendre de l’évolution de la
croissance, des taux d’intérêts, et des efforts de rigueur consentis par les États.
Mais la règle d’or, telle qu’elle est conçue n’est pas la méthode pour cela
comme on l’a vu ci-dessus. François Hollande veut renégocier la Règle d’or
(avant de l’introduire dans la constitution), pour y ajouter un volet sur la
croissance. Il faut concevoir un dispositif de coordination explicite des
politiques budgétaires. Dans ce cadre, les États bénéficiant de marges de
manœuvre mènent des politiques suffisamment expansives pour créer de la demande
qui aiderait les pays contraints aux efforts d’ajustement les plus durs.
J. D. : Vous écrivez que la BCE doit sortir de son indépendance ? Peut-elle le faire sans modifier les traités ?
M.A. : La BCE doit sortir de son indépendance de type allemande (sur le modèle de la Bundesbank). Il est indispensable que la stabilité financière soit de sa responsabilité si on veut réunifier l’espace financier européen qui est aujourd’hui fractionné. La fonction de prêteur en dernier ressort au sens large, comprenant la liquidité des marchés de titres, est la première responsabilité historique des banques centrales. La BCE a été contrainte de le faire de facto en niant qu’elle le fasse ! Le plus vite on reconnaîtra ce rôle comme faisant partie de ses missions, le mieux pour remettre la finance en état de fonctionner correctement.
J. D. : La zone euro est la seule zone économique au monde où la Banque centrale ne soit pas adossée au pouvoir politique d’un État.
M.A. : Pour qu’il en soit autrement, il faudrait qu’un État fédéral soit
institué avec transferts de compétences souveraines au niveau européen.
L’Allemagne est un État de ce type. La loi fondamentale allemande pourrait être
projetée au niveau européen. Angela Merkel y songe. Le problème est que, dans
la constitution allemande, le Droit et la Monnaie sont au dessus de la volonté
générale exprimée par le suffrage universel. Ils sont postulés intangibles.
Mais c’est incompatible avec notre conception de la souveraineté.
La zone euro est un ensemble monétaire international, non pas une monnaie qui
est liée à une souveraineté politique unique. Il le restera. L’urgence est de
renforcer la gouvernance de cet ensemble, non pas de construire des
institutions fédérales. Il faut pour cela renforcer les coopérations
budgétaires de manière à donner sens à la notion de politique budgétaire
agrégée grâce à un partage de souveraineté. Cette notion permettrait de récréer
un espace « polysémique » européen, c’est à dire une combinaison des
politiques monétaires et budgétaires. En effet, la séparation totale des
politiques monétaire et budgétaire, telle que voulue par le traité de
Maastricht, a été complètement réfutée par la crise. Si les gouvernements
s’engagent dans une coordination budgétaire formalisée, il y aurait un niveau
européen de décision avec lequel la banque centrale peut parler pour aboutir à un
« policy mix » plus efficace.
J. D. : Les conservateurs allemands hostiles à l’émission d’eurobonds (c’est-à-dire à la création d’un marché unifié des obligations souveraines de la zone euro) ont-ils changé de position ?
M.A. : Nous sommes dans une situation paradoxale. La monnaie unique a été
lancée pour créer une homogénéité sur un espace unifié. Or, nous assistons à
une fragmentation des marchés. Les investisseurs européens se dégagent des placements
sur les dettes dans la zone euro. Les banques des pays de la zone euro se
replient sur le financement des dettes nationales et les placements sans risque
en Bunds. Il y a une inversion des flux de capitaux par rapport à ce qui se
passait avant la crise. C’est pourquoi la coopération budgétaire et l’achat par
la BCE sont nécessaires à court terme pour réunifier le marché des titres
publics.
Si ces modifications de gouvernance améliorent la situation, il deviendra
possible d’envisager l’émission d’eurobonds. Ces vecteurs de l’unification des
marchés financiers sont indispensables au financement du relèvement de la
croissance européenne. Le marché d’eurobonds serait une source de capitaux
importante. Or, les Allemands sont actuellement opposés à cette philosophie.
Seul un engagement mutuel ferme des partenaires sur une consolidation
budgétaire, agréée en commun, pourrait les convaincre de s’engager dans l’émission
d’eurobonds.
J. D. : Quelles mesures recommanderiez-vous pour relancer l’industrialisation et la croissance de la France ? Vous prônez des eurobonds indexés sur une croissance verte qui reposerait sur un saut technologique.
M.A. : Le capitalisme connaît une crise grave et seul un saut technologique permettrait de lancer un nouveau modèle de croissance. Le capitalisme peut sortir de son ralentissement par une vague d’innovation générique qui introduit un nouveau mode de consommation. Après la seconde guerre mondiale, le monde occidental a connu une longue période de prospérité, fondée sur la consommation de masse, la croissance de la productivité dans les industries produisant les biens durables, la négociation collective des salaires et la protection sociale. La cohérence de ces processus a fait, de la croissance, un mode de régulation. Il est nécessaire de retrouver un régime de croissance capable de satisfaire les besoins sociaux et environnementaux de la première moitié du XXIe siècle.
J. D. : Vous donnez en exemple les modèles de la Suède ou de la Finlande, après la crise des années 1990, qui par des mesures drastiques ont retrouvé la croissance sans sacrifier leur modèle social. Est-ce donc conciliable avec une politique d’austérité ?
M.A. : La leçon scandinave montre que ça a réussi. Ces pays ont redéployé
les aides de l’État sur le couple éducation-recherche dans la perspective de
l’innovation technologique. La Finlande, en l’espace de dix ans, a réussi à se
placer à la pointe dans le domaine de l’informatique grâce à une synergie de
toutes les parties confondues, l’État, le Parlement, les entreprises, etc…
Cela a nécessité une cohérence entre différents domaines de la politique
économique : forte dévaluation du change pour créer une demande extérieure
à court terme et accroître la compétitivité, restructuration bancaire drastique
de sorte que les banques n’ont jamais cessé d’assurer le financement de
l’économie, redéploiement du budget vers l’investissement pour en augmenter
l’efficacité économique. Le succès de cette entreprise est venu du large accord
politique au parlement et de la qualité du dialogue social. Des atouts que
n’ont pas plusieurs pays de la zone euro dont la France.
Précision : Cet interview a été réalisé avant l’élection présidentielle. Il ne tient donc pas compte des événements survenus depuis lors.
Article publié en collaboration avec Place Publique
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