Juin 2013 |
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Quand surviennent les passions, les slogans remplacent la réflexion.
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Jeune Dirigeant : A travers plusieurs exemples d’entreprises qui ont obtenu des réussites durables en jouant la carte humaniste, vous montrez que l’innovation essentielle est moins technique que managériale. Ces réussites reposent sur la confiance dans l’humain et sur une vision à long terme. Vous insistez sur l’exploitation de meilleures synergies pour la création de plus de valeur.
A.-Y. Portnoff : Dans un monde complexe, il suffit d’un petit
événement, d’une initiative personnelle, d’une infime énergie pour déclencher
des effets en chaîne, c’est l’effet papillon. Une initiative pour transformer
son environnement local peut avoir des effets aux antipodes. Aussi, chacun
est-il responsable de ce qu’il fait ou ne fait pas. Notre poids individuel
n’est pas de 1 sur 60 millions en France ou 1 sur 500 millions en Europe, ce
qui serait négligeable, mais infiniment supérieur si nous provoquons un effet
papillon.
En donnant du sens à notre comportement au sein de notre famille, de notre
Cité, de notre métier, nous pouvons transformer ce bout de monde et peut-être
beaucoup plus si notre initiative entre en résonnance avec d’autres. Dans notre
livre, Hervé Sérieyx et moi-même montrons par des exemples choisis dans
l’entreprise, l’école, les territoires, qu’il y a partout une foule
d’initiatives et nous espérons qu’elles vont se mailler.
J. D. : Vous pensez que la société Web.2.0 peut faire évoluer les choses ?
A-Y. P. : Les
valeurs ne changent pas beaucoup sur des décennies, mais les moyens apportés
par les technologiques permettent à certaines revendications de s’exprimer avec
beaucoup plus de force et les comportements bougent. Internet permet à chacun
de nous de se renseigner très vite, de trouver des personnes qui pensent comme
nous, de profiter de leur expérience, de réunir nos forces. Internet facilite
les collaborations, voire les coalitions et confère ainsi une force nouvelle
aux individus, citoyens, consommateurs, aux petits territoires ou entreprises
qui décident de créer des synergies loyales.
Nous recommandons aux PME françaises, qui jouent trop en solo, de tisser des
réseaux de partenaires stables pour « grandir sans grossir » et
acquérir ensemble la puissance de grands groupes. Dans tous les secteurs, des
partenaires réunis en grappes se développeront plus vite que leurs concurrents
s’ils mutualisent des ressources, partagent risques et expériences, tout en
conservant chacun la réactivité permise par les circuits courts de décision.
J. D. : Vous évoquez le Small Business Act, qui n’apparaît que furtivement dans les programmes politiques de la présidentielle. Cette mesure adoptée en 1953 aux États-Unis oblige les marchés fédéraux à réserver 23 % des commandes publiques aux PME, ce qui a fortement aidé un grand nombre de start-ups à croître rapidement et devenir des géants. Le candidat Nicolas Sarkozy a émis l’idée d’un Buy European Act. Qu’en pensez-vous ?
A-Y. P. : Il y a
cinq ans déjà le candidat Nicolas Sarkozy, reprenant une proposition de
François Bayrou, avait promis une telle mesure de discrimination positive et,
élu, il l’a défendue pendant un an. Il s’est heurté à un blocus au niveau de la
Commission européenne, à cause, officiellement, des tenants du libre marché
(mauvais prétexte, imiter les États-Unis, ce serait devenir des Soviétiques ?).
De fait, la pression des lobbies est trop forte, surtout en période électorale.
Alors, Nicolas Sarkozy, s’il est réélu, aura-t-il le courage et les moyens de
tenir sa promesse ? Un Small
Business Act européen a bien été créé, mais il comporte beaucoup d’eau
tiède et aucune mesure concrète pour ouvrir les marchés publics aux PME. C’est
pourtant vital, car cette mesure, qui ne coûterait rien aux contribuables,
permettrait à de petites entreprises innovantes de croître et de remplacer
quelques-uns de nos champions fatigués qui innovent de moins en moins,
détruisent de l’emploi et empêchent les PME de grandir.
C’est pourquoi depuis des décennies pratiquement aucune start-up européenne,
malgré l’excellence de nos chercheurs et le dynamisme de nos innovateurs, n’a
pu croître jusqu’au niveau d’un Microsoft, Apple ou Google, qui étaient aussi
des PME à leurs débuts. L’Allemagne fait exception en Europe, ses grands
groupes coopèrent intelligemment avec les PME, d’où plus d’entreprises moyennes
et quelques millions d’emplois en bonus qui nous font défaut.
J. D. : Les multiples proclamations en faveur du made in France et de la réindustrialisation de la France ne vont-elles pas dans le sens que vous souhaitez ?
A.-Y. P. : Nous
plaidons pour le retour à l’industrie depuis des années, on nous trouvait
ringards, voilà que c’est devenu à la mode… Dans Aux actes, citoyens !, nous esquissons ce que pourrait être
une politique industrielle, avec une vraie vision et un grand ministère de
l’entreprise.
Il y a deux points incontournables, dont le second n’a pas une seule fois été
évoqué par un présidentiable. Premier point, que l’État et ses représentants
aient le courage de favoriser le développement des PME. On ne peut reconstruire
compétitivité et croissance sans cela.
Or rien n’a bougé depuis ce rapport du ministère de l’Industrie dénonçant en
1987 notre recul dans les secteurs de haute technologie et le fait que
71 % des aides publiques allaient à 73 grandes entreprises non
représentatives du potentiel français... République des copains ?
Aujourd’hui on se glorifie du Crédit d’Impôt Recherche, niche fiscale qui a été
modifiée pour favoriser encore plus les grands groupes, un cadeau de 3
milliards cette année. Double faute : d’une part, ce sont les PME
innovantes qu’il faudrait soutenir et, d’autre part, la recherche n’est pas
l’innovation. C’est celle-ci qui crée valeur et emplois. Une partie de cette
manne gâchée devrait être réservée à de vraies aides aux innovateurs allant
jusqu’au soutien de lancement de produits et services nouveaux.
Dans l’état actuel, notre très belle recherche publique, financée par les
contribuables français, européens, profite trop souvent à nos concurrents dans
le monde. Presque chaque semaine, j’apprends que des résultats brillants de nos
chercheurs, négligés par nos grands groupes, vont être exploités à l’étranger.
Et à quoi sert-il d’aider la naissance, la croissance de belles entreprises
informatiques comme Ilog, ou de sociétés de commerce en ligne comme PriceMinister,
si l’un devient américain, vendu à IBM, l’autre japonais ? Parce que la
croissance au-delà de 500 salariés est extrêmement difficile dans notre
contexte. Il faut d’urgence assainir celui-ci et en même temps, agir contre ce
qui handicape le plus notre compétitivité : un management des hommes
désastreux qui étouffe les créatifs, désespère les talents et méprise les
hommes.
J. D. : C’est pour cela que vous donnez en exemple Costco, club d’achat avec un seul entrepôt de vente en 1983, devenu le troisième distributeur aux États-Unis, le huitième au monde en s’appuyant sur des valeurs humaines radicalement différentes de celles de son concurrent, Wal Mart.
A-Y. P. : Cette entreprise mondiale de 150 000 salariés prospère grâce à une politique favorable aux clients attirés par de bas prix et aux salariés fidélisés et motivés par des rémunérations environ 40 % supérieures à celles du premier concurrent. Costco a mieux résisté à la crise des subprimes que Wall Mart .
J. D. : Jim Sinegal, patron de Costco, a limité son propre salaire à 350 000 dollars contre plus 1 million de dollars pour la plupart de ses collègues.
A-Y. P. : En effet, nous citons aussi SAS Institute, une société privée américaine, qui a refusé d’entrer en bourse, pratique les 35 heures flexibles depuis 1976, est aux petits soins pour ses employés, classée n°1 des « entreprises américaines où il fait bon travailler », et fait une croissance annuelle à deux chiffres depuis plus de deux décennies… Il y a aussi en France de beaux exemples d’entreprises économiquement saines grâce à leur management respectueux des hommes, comme la Favi dans le difficile secteur automobile.
J. D. : Vous remettez en question la gestion court-termiste d’entreprises dont les dirigeants cherchent davantage à assurer des bénéfices aux actionnaires et à eux-mêmes que le bien-être des salariés. Ce qui les pousse à délocaliser leurs activités voire même à fermer des activités rentables. « Arrêtons le hold-up spéculatif des financiers », écrivez-vous. L’abrogation en 1999 sous la présidence de Clinton du Glass Steagall Act a aggravé la situation, dites-vous.
A.-Y. P. : Sans
doute. Les banques ont disposé de l’énorme masse des dépôts des particuliers et
ont pris des risques inconsidérés. Avec l’argent des autres… Les financiers ont
pris le contrôle d’une grande partie des entreprises dans les années 1990, en
sacrifiant les intérêts des autres parties prenantes au profit des seuls
actionnaires.
On nous a bourré les crânes avec des idées fausses, comme l’identification de
la valeur d’une entreprise à celles de ses actions ou le culte d’un marché
parfait infaillible, alors qu’il n’a jamais existé de marché parfait. Tout cela
pour justifier une gestion détruisant sans scrupules l’avenir des entreprises
et donc de leurs salariés, fournisseurs, clients, pour maximiser les profits de
quelques spéculateurs. Ceux-ci n’ont que faire de la valorisation de
l’intelligence collective des personnels, d’où le choix d’un management
taylorien d’employés kleenex…
J. D. : Vous pensez qu’un management humain est un atout économique à terme ?
A-Y. P. : Absolument, c’est ce que démontrent les nombreux exemples que nous analysons, de réussites sur 10, 20, 30 ans et bien des études confirment qu’en rendant le travail épanouissant, en lui donnant du sens, on accroît la résilience de l’entreprise et sa capacité à créer de la valeur pour elle et toutes ses parties prenantes. Cela résoudrait bien des problèmes, celui de la compétitivité, donc de l’emploi, mais aussi des retraites : les travailleurs seraient moins pressés de quitter leur activité et les retraites seraient financées par un travail plus long et plus fécond. L’État et les territoires devraient favoriser, au niveau des aides et de la fiscalité, les entreprises sur le critère de leur style de management.
J. D. : Vous menez une croisade contre le taylorisme d’État, que voulez-vous dire ?
A-Y. P : Le
politique est directement responsable de l’organisation et du management dans
le secteur public. Le prochain président aura-t-il le courage de lancer une
révolution antitaylorienne dans l’administration ? Aura-t-il la volonté
d’intervenir de même là où il est actionnaire, pour réclamer un management
respectueux des hommes, qu’ils soient employés, fournisseurs ou clients ?
Saura-t-il mettre fin à une organisation en silo qui aveugle les directions et
morcelle l’intelligence collective ?
Voilà des questions que personne ne pose aux politiques, et eux-mêmes ne
semblent même pas imaginer qu’elles se posent !
A nous citoyens de leur ouvrir les yeux ! Aux actes !
Article publié en collaboration avec Place Publique
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