Mai 2013 |
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Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde.
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La
facilité et le plaisir tiennent souvent lieu de promesses quand elle veut
conquérir ou fidéliser le client, alors qu’elle se place plutôt sur le registre
de la contrainte pour organiser le travail d’un employé. Or cet employé, ce
salarié, ce contractuel, bref ce travailleur, bénéficie presque en permanence –
mais à l’extérieur – du plaisant statut de prospect ou client. Grâce au
marketing et à la concurrence, il profite alors d’une sollicitude grandissante,
ses attentes et son comportement sont passés à la loupe pour réussir à le
charmer. Que d’efforts déployés pour l’attirer, le satisfaire !
En ce domaine, entreprendre, courir des risques, oser n’est jamais malvenu pour
un dirigeant, car il peut invoquer des données chiffrées, du quantitatif, un
retour sur investissement tangible qui figurera peu ou prou dans son bilan : de
la courbe des ventes à celle de la notoriété en passant par un nombre de
visites internet, etc., toute une panoplie d’outils de mesures très précises
est susceptible de légitimer des actions ciblées sur le consommateur.
De là, en observant l’intérieur du monde du travail avec un minimum de recul,
on est vite saisi par le contraste d’attention portée par les managers sur ceux
qui ne sont "plus que" des travailleurs. On ne recense pas une
foultitude de directions préoccupées par le bien-être de leur personnel.
Autrefois le fabricant se concentrait sur la conception des produits dont le
client devait se contenter, aujourd’hui celle où ceux qui travaillent dans des
structures économiquement viables doivent surtout se féliciter d’y être
hébergés. Quoique le trait semble forcé, il faut constater à quel point les
enquêtes révèlent toutes que les salariés aspirent, et en priorité, à une
amélioration du côté de l’ambiance de travail.
Mais on n’agit pas sur le climat interne comme sur le packaging d’un produit.
L’ambiance n’est pas une discipline monolithique, ses composantes sont
multiples : de l’équité des rémunérations au libre accès à une machine à café
en passant par des festivités ou des journées portes ouvertes aux familles, les
facteurs qui peuvent influer sur l’ambiance sont légion. Pire, on ne peut les
isoler les uns des autres et se montrer catégorique sur ce qui "rapporte
le plus". Et dans une sphère où l’on chasse l’incertitude et professe
doctement que "tout ce qui se manage se mesure", celui qui ne peut
pas prouver par (a + b) comment il jouera sur la communication interne pour
améliorer les résultats se retrouve en situation de faiblesse. L’épicentre du
pouvoir économique est financier : l’événement qui réunirait tous les
collaborateurs en un moment inoubliable doit d’abord passer sous ses fourches
caudines, sous l’acceptation d’une dépense qui n’est pas, d’un point de vue
comptable, équilibrée.
Le contre-pouvoir de cette vision mathématique émane de francs-tireurs pour qui
la convivialité, la créativité, l’audace, le plaisir, la qualité de vie
constituent un potentiel bien supérieur à l’approche courante. Ceux-là ne
doivent éventuellement leurs coudées franches qu’à leur talent de persuasion et
à condition que les décideurs qui les entourent reconnaissent que le vrai
potentiel de développement d’une organisation jaillit de l’envie, naît de
l’innovation, émane d’une intelligence en éveil plus que d’une soumission à des
procédures (à ce stade on rejoint ni plus ni moins qu’un objectif gravé dans le
marbre concernant le consommateur, le motiver).
À l’œil narquois qui jauge complaisamment ces militants de l’humanisme, on
pourrait désigner du doigt au moins deux réussites visibles et incontestables,
Google et HCL Technologies. L’une célèbre pour le contexte de créativité offert
à ses salariés, l’autre (une SSII indienne de 65 000 salariés présente dans 26
pays) dont le management révolutionnaire est résumé dans l’intitulé du livre de
son Président "Les employés d’abord, les clients ensuite". Rien qu’à
l’aune de leurs résultats financiers, ces deux entreprises méritent déjà une
considération comptable. Mais, de surcroît, elles préfigurent sans doute des
tendances à venir et pourraient bien mériter d’être sources d’inspiration.
Les générations qui accèdent au marché du travail exigent de comprendre leur
rôle, souhaitent être reconnues au travail comme à l’extérieur, aspirent à
l’autonomie, se motivent autant pour la manière de travailler que pour la
matière sur laquelle elles travaillent. Et ces exigences se répandent
maintenant très vite. Les organisations se métamorphosent. Admonester ou se
réfugier dans des modèles jadis éprouvés ne suffira plus pour endiguer les
attentes. Vouloir anticiper aujourd’hui, c’est déjà reconnaître qu’une bonne
ambiance au travail… ça mérite d’être pris très au sérieux.
Jean-Philippe Cathelin est directeur-fondateur de
l’Agence Aconseil.
Il est l’auteur, avec Bruno Tilliette de l’ouvrage Recettes pour plomber l’ambiance au travail,
plaidoyer pour le bon sens en communication interne (A Éditorial, 2011).
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