Mai 2013 |
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Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde.
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« Pendant que trois
étudiants interrogent un candidat en reprenant les questions les plus posées
par des internautes via Twitter, 6 vérificateurs, en haut dans la rotonde,
contrôlent les chiffres et les faits cités en temps réel », explique
Christophe Deloire, le directeur du CFJ (Centre de Formation des Journalistes),
qui a lancé une série d’interviews de candidats actuels à la présidentielle, en
partenariat avec YouTube et l’AFP (Agence France Presse). Chevènement est le dernier
en date. « Ils doivent être prêts à réagir entre 3 et 5 fois en dix
minutes, à trouver une source fiable qui corresponde à l’information
donnée ».
Le « fact checking »,
vérification rapide en français, aura-t-il un rôle dans la
présidentielle ? Tel était le sujet du débat organisé, il y a quelque
temps, à la Cantine dans la Silicon Sentier (Paris 2e) par Julien
Jacob, l’un des fondateurs du Social Medial Club et de Newsring, un nouveau
site de débats porté par Frédéric Taddeï.
Des « pinocchios » d’honneur
L’AP (Associated Press) et de nombreux blogs américains l’ont adopté, suivis par l’AFP et quelques blogs français. Surtout depuis que le blog PolityFact, créé en 2007 par Bill Adair, a gagné le Prix Pulitzer 2009 pour son traitement de la dernière présidentielle américaine avec son « truth-o-meter » ou « véritomètre ». Autre modèle américain : le service public factcheck.org soutenu par la fondation Anneberg Public Policy Center depuis 2003-2004. Rattaché à une université, il fait appel aux citoyens pour l’amélioration du débat aux États-Unis et décerne des Pinocchios qui ont été repris par trois sites dont celui du Washington Post et du Nouvel Obs.
« Vérification rapide, le mot fait peur ». Loin d’être une expression à la mode, Christophe Deloire estime que cela renouvellera le genre de l’interview politique et évitera la « ringardise » des débats télévisés actuels. « Il ne s’agit pas de transformer l’interview en grand oral de l’ENA où celui qui a les bons chiffres a gagné, mais surtout de proposer des débats fondés sur des arguments étayés. Nicolas Sarkozy, par exemple, a répété que le bouclier fiscal allemand existait alors que c’était faux..... C’est le problème de la légitimité politique ». Pas question pour autant d’imposer le calcul mental en direct, ni de « restreindre le champ du débat en restant rivé à des calculs ».
Les vérificateurs font leur entrée dans les rédactions presse ou Internet plus vite que sur les médias « chauds », télé ou radio. L’écrit laisse plus de temps pour vérifier les informations. Pour l’instant, à l’écran, ce qui s’en approche le plus est le Petit Journal de Yann Barthès sur Canal +.
Blog désintox
Côté radio, Libération s’est associé depuis peu à RTL. A Libération, une
cellule dédiée a été créée, il y a trois ans, par Cédric Mathiot.
« J’étais spécialisé depuis 7 ans dans les transports à Libération et j’en
ai eu assez d’entendre des personnalités politiques citer des chiffres faux.
J’ai proposé à la rédaction de créer le blog désintox et à présent ça passe du
blog au papier », raconte-t-il. Alimenter cet observatoire des mensonges
et des mots du discours politique représente un vrai travail de veille pour
vérifier les données, chiffres ou faits, et éviter qu’ils ne se répètent, d’une
édition à l’autre, sans être corrigés. Cela amène parfois à décortiquer la
méthodologie utilisée pour construire les indicateurs qui sont donnés par les
organismes tels que l’OFCE (sur la question du pouvoir d’achat). Autre exemple,
quand Jean-François Copé affirme sur la matinale de France Info que « l’État
paye 12 milliards d’euros pour financer la RTT », le coût de la RTT a été
passé au crible par les journalistes des Décodeurs, un blog LeMonde.fr
« qui enquête avec les internautes ». Verdict : « c’est
plutôt vrai ». Rue 89 aussi a son blog Contrôle technique.
Projet collaboratif
Pourquoi faut-il une
cellule pour ça ? En principe, ça fait partie du travail de base du
journaliste que de vérifier les infos. « Nous sommes à un tournant, en
moins de dix ans les rédactions ont perdu 30 % des journalistes. Les
modèles économiques sous tensions font qu’elles n’ont plus les moyens, sauf
exception, de consacrer du temps au travail d’enquête sur les chiffres. Les
spécialistes réfléchissent à d’autres structures rédactionnelles qui
rassemblent quelques journalistes, des pigistes et un réseau d’experts », intervient
Jean-Marie Charon, chercheur en sociologie des médias à l’EHESS, qui considère
que le « fact-checking est l’une des composantes du rôle de contre-pouvoir
des médias en démocratie ».
En effet, les journalistes spécialisés peuvent être incollables dans un domaine,
mais ne sont pas forcément les mieux informés de ce qui se passe sur le
terrain. « Dans certaines structures collaboratives, les sujets sont
traités par la rédaction avec des internautes qui peuvent accélérer et nourrir
les papiers en proposant des éléments ou des angles possibles » ajoute
J.-M. Charon. Toujours dans l’optique présidentielle, Christophe Deloire
signale Vigie 2012, un blog de vérification des informations données sur
l’Europe « assez utile sachant que c’est au sein du conseil européen, sans
témoins, que se prennent les décisions concernant les États européens. C’est un
projet collaboratif fonctionnant avec 2 journalistes et 40 bénévoles : il
a permis de réaliser 600 interventions dont 40 sont classées Vrai/Faux ».
Plus de rigueur
« On ne peut pas récuser le pouvoir du chiffre, mais le chiffre ne détient pas toute la vérité. En France, l’homme politique a toujours le verbe haut et son message fait appel au symbolique. Des enjeux symboliques vont dépasser le chiffre. Si seulement le fact-checking pouvait contribuer à apporter plus de rigueur au débat politique français à défaut de vérité... », insiste Mehdi Benchoufi, Président du Club Jade, think tank politique qui a fondé le Personal Democracy Forum Paris. En France, désormais les politiques ont compris qu’on ne pouvait plus dire n’importe quoi et seront amenés à faire leur propre fact-checking avant de passer à l’antenne. Pour sa campagne, Dominique de Villepin a fait appel aux services d’Antony Hammele, responsable R&D de l’agence-conseil CLM BBDO qui a pris position à ce sujet sur Netpolitique. Au PS, la cellule communication a lancé un blog désintox. C’est certain, la campagne 2012 donne du grain à moudre aux vérificateurs de tous bords pour déceler les contradictions chez les candidats et approfondir les sujets.
Article publié en collaboration avec Place Publique
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