Mai 2013 |
|
|
Rechercher :
|
Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde.
![]() |

Comment est né le développement durable à
TF1 ?
Historiquement, la RSE est née avec les obligations de transparence financière
et le reporting des grandes entreprises cotées. TF1 est une entreprise cotée,
de longue date, avec de fortes obligations et un flottant important – une
situation unique dans le monde de l’audiovisuel en France. Nous sommes
dépendants du groupe Bouygues qui est également coté. D’autre part, comme tout
média d’information puissant, TF1 est nécessairement à l’écoute des mouvements
de la société. La démarche RSE s’est construite en plusieurs étapes. En 2007,
nous avons lancé notre premier bilan carbone, portant sur l’ensemble de notre
impact environnemental. Puis, progressivement, les actions sociétales ont été
engagées.
Que recouvre-t-il ?
Comme dans toutes les entreprises, un volet environnemental et un volet
sociétal. Mais notre posture est à la fois classique et moins classique. Comme
la plupart des entreprises, nous travaillons sur le bak office et le front
office du produit (comment on le fabrique et comment on l’exploite). Ce qui est
plus particulier, c’est que le produit en question, ce sont des programmes.
Nous sommes donc très éloignés des processus industriels de fabrication de
produits matériels avec de forts impacts environnementaux induits. Autre
particularité, au regard des politiques communes de développement
durable : si TF1est connu de tous les Français, c’est une petite société.
Nous sommes 3 000 salariés, rien à voir avec les grandes firmes industrielles.
Parlons d’abord du volet environnemental…
Il est bien sûr porté par les quelques programmes de sensibilisation à
l’environnement que nous relayons. Mais nous nous sommes aperçus que, même si
certains de ces programmes bénéficient d’une forte audience (ce fut le cas
durant 25 ans d’Ushuaïa), les journaux télévisés (sans doute aussi du fait de
leur audience) sont des relais plus puissants en matière de messages
environnementaux. Si les Français connaissent les éoliennes, la voiture
électrique, l’impact des catastrophes naturelles, les risques sanitaires, les
nouvelles consignes alimentaires, c’est parce que les journaux télévisés en
parlent. Et ce, toutes chaînes confondues.
Les journaux de TF1 en parlent-ils plus ou
moins que les journaux des chaînes concurrentes ?
L’agence Média Tenor, institut externe basé à Zurich, passe au crible tous les
journaux télévisés pour évaluer la manière dont ils abordent différentes
thématiques (vie des entreprises, politique internationale, place des femmes
dans la société, développement durable…). En 2009 l’agence nous a désignés
troisièmes sur le champ environnemental et en 2010 premiers. De manière plus
générale, TF1 est systématiquement dans le top 3 mondial en matière de
diversité des sujets traités. Média Tenor ne décryptant que les journaux
leaders dans leur pays, France 2 n’entre pas dans le panel de Média Tenor. Cela
dit, dans la mesure où les journaux télévisés en France traitent sans doute
plus fortement de sujets de fond que d’autres journaux en Europe, je pense que
France 2 aurait été également bien placée.
Quid du bilan carbone ?
Nous avons lancé il y a cinq ans notre premier bilan carbone. Il s’agit d’une
démarche lourde car la mesure, si elle porte naturellement sur la consommation
du bâtiment, sur les déplacements et voyages des équipes et des publics
associés, concerne aussi la fabrication des programmes et la consommation des
ménages liée à l’équipement télévisuel. Nous savons aujourd’hui que le poste
principal -et de loin puisqu’on est dans un facteur 10 – est celui des
équipements électroniques des foyers, dont la consommation a explosé avec le
développement des écrans LCD. Nous ne sommes pas fabricants d’équipements, ce
qui ne nous empêche pas de rester vigilants. Les fabricants ont fait des
efforts sur le LCD. Mais le fait que les écrans restent en veille fait
sensiblement monter la courbe.
Et sur l’aspect programmes ?
Sur la partie programmes, il existe une dynamique interprofessionnelle assez
intéressante, notamment via l’association Ecoprod, créée en 2009 par des
acteurs du secteur audiovisuel pour engager la filière dans la prise en compte
de son empreinte environnementale. Le collectif regroupe Audiens, L’Ademe, La
Commission du Film d’Île-de-France, la DRIRE Île-de-France, France 5 pour
France Télévisions et TF1. Un corpus de best practices (décors, organisation
d’un tournage, régie, lumières, voyages…) a été mis en place. Mais nous n’en
sommes pas encore à la quantification. Il faut former l’ensemble des
professionnels au calcul de leur poids carbone. Sur la fabrication d’une
voiture, on peut jouer sur une marge de 0,70 à 1,3. Sur un programme, on est
sur une échelle de 1 à 10.
Le rôle d’un média leader n’est-il pas
d’innover, d’aller plus loin que l’injonction réglementaire, de créer de
nouveaux modèles ?
Notre modèle économique ne facilite pas les choses. En 2012, TF1 doit émettre
24h. de programmes durant 365 jours. Pour autant nos revenus ne proviennent pas
directement de ce que l’on fabrique et 70 % de notre dépense est portée
par des tiers. Notre part de marché sera liée à l’audience de nos programmes,
mais la recette dépendra de la manière dont les annonceurs voudront acheter de
l’espace publicitaire sur nos écrans. Dans ce modèle tripartite – émetteur,
public, annonceurs – la prise de TF1 se trouve nécessairement limitée. Nous
sommes plus souvent dans une dynamique d’initiative, dans un rôle d’aiguillon
ou d’accompagnateur.
Un exemple ?
En 2009, nous avons réfléchi à la mise en place d’un indicateur qui permette
aux Français de savoir comment leur consommation carbone évolue. En
collaboration avec le cabinet Carbone 4 et Mines Paris Tech, nous avons lancé
Eco2 Climat, le premier indicateur carbone mensuel qui prend en compte la
consommation des Français en matière de produits et services, d’habitat et de
déplacements, bref toutes les émissions dont dépend un ménage dans sa vie
quotidienne, qu’elles aient lieu sur le territoire français ou non.
Ne venez-vous pas ici concurrencer les
travaux engagés par les pouvoirs publics, notamment par l’Insee, en matière
d’indicateurs développement durable ?
En aucun cas. Nous nous plaçons dans une logique expérimentale, avec l’appui
d’experts. Il se trouve que l’outil statistique français est encore
perfectible, notamment dans sa lisibilité. Il s’agit de dispositifs macro. Les
données communiquées mesurent une réalité qui date de trois ans. De nombreuses
réflexions ont été amorcées, notamment dans le droit fil de la Commission
Stiglitz, pour apporter des suivis plus parlants. L’estimation du contenu
carbone du panier de la ménagère est par exemple à l’étude.
La démarche de TF1
s’inscrit dans cette dynamique d’amélioration.
Concernant le volet sociétal, où en
êtes-vous ?
S’il pèse moins que le volet environnemental, il est plus visible. Le volet
sociétal a forcément une grande importance pour un média qui joue aussi le rôle
de vitrine. Nous ne pouvons que nous poser la question des messages et de
l’image de la société que nous faisons passer. Pour autant, les choses ne sont
pas aisées dans la mesure où TF1 achète les programmes et ne porte donc pas de
responsabilité éditoriale directe. Nous soutenons assez fortement les
associations, très présentes sur la chaîne, notamment au travers du direct,
mais aussi des variétés et des jeux. Chaque année, au travers de notre Comité
solidarité, nous faisons également un don important d’espaces publicitaires à
quelque 80 associations. Côté back office, nous avons signé un accord handicap,
un accord senior et prenons en compte la mixité sociale et de la parité. Nous
avons été notés par Vigeo comme la 10e entreprise sur 600 en Europe, tous
secteurs confondus, en matière de diversité. Nous sommes le seul média en
France à figurer dans ce classement. Nous sommes également le premier média
français à avoir demandé et à avoir obtenu le Label Diversité délivré par
l’Afnor.
Et côté fournisseurs ?
C’est un poste important. Le budget achats de TF1 avoisine 300 millions
d’euros. Dans le cadre des appels d’offres et de sa grille de référencement, la
direction achats demande aux fournisseurs de pouvoir justifier de l’existence
d’une politique RSE. Le critère n’est pas exclusif, nous devons aussi composer
avec d’autres déterminants : prix, qualité des prestations…
Quel est l’état de la réflexion sur la
présence publicitaire de produits jugés critiques par les organismes de
prévention sanitaire, comme les confiseries et les produits surchargés en
sucré ?
Nous sommes vigilants sur la manière dont la publicité peut évolue dans un mode
paritaire. D'un côté, il y a une forte pression pour réclamer le retrait de
certains éléments des écrans publicitaires. Mais ça n’est pas le rôle d’un
média privé de se substituer au législateur et d’interdire un produit. En
outre, nous sommes parfaitement conscients qu’interdire la publicité à un
produit, c’est le supprimer du marché. Et ça peut également sonner comme
l’arrêt de mort de certains programmes. Par exemple, si l’on décide de
supprimer les publicités s’adressant aux enfants – la question a été récemment
débattue -, on met quasiment un terme aux programmes pour enfants. Pour
autant, nous essayons de débattre avec les organisations et les industriels et
de nous entendre sur des compromis.
Comme dans tous les secteurs, la réflexion
prospective passe par une discussion interprofessionnelle. Cette discussion
est-elle avancée ?
Dans nos métiers, elle est malheureusement peu organisée. Il y a un syndicat
des télévisions privées, qui réunit TF1, M6 et Canal. Il y a aussi un syndicat
de la publicité. Mais pas d’instance susceptible de réunir un tour de table
significativement élargi. Nous travaillons avec Vivendi, Lagardère et France
Télévisions à la constitution d’un Global Reporting Initiative (GRI) français,
qui permettra de délivrer des données fiables et suivies relatives au secteur
en matière de développement durable. Mais là encore, le projet est rendu
complexe par la nature des acteurs en jeu. Le monde des médias est constitué
d’une ou deux sociétés cotées, d’une poignée de grosses entreprises et d’une
myriade de petites structures pour lesquelles la RSE ne signifie pas forcément
grand chose.
Où en sont les médias ailleurs en
Europe ?
De manière générale, les groupes anglais, comme BBC, Pearson, sont assez
avancés dans leur démarche RSE. BSkyB, qui a beaucoup d’argent, est aussi très
organisé en matière environnementale. En Italie, des médias très intégrés comme
la RAI jouent sur des échelles qui facilitent la mise en œuvre de politiques
significatives. En France, il n’y a plus de grands groupes intégrés comme
l’était l’ORTF dans les années 70. À TF1, nous n’avons que quatre studios,
aucun de parc de camions, une surface immobilière très réduite.
Le développement durable constitue-t-il un
axe de communication corporate pour TF1 ?
Paradoxalement, le fait d’être un média nous empêche de communiquer sur ces
sujets. Nous sommes par définition visibles et la moindre promotion de nos
actions serait perçue comme suspecte. En outre, TF1 n’est pas aimé des autres
médias. Je crois qu’en 20 ans, ils n’ont jamais dit du bien de la chaîne. S’ils
parlent du 20H, c’est pour dire que l’audience baisse, lorsque l’on fait 4,5
millions de téléspectateurs avec une émission sur le handicap en prime time, on
s’est planté…
Nous approchons de l’élection
présidentielle. Y a-t-il une mesure que le législateur pourrait prendre et qui
faciliterait la contribution des entreprises à la promotion du développement
durable ?
Pour le moment, en matière de RSE, le législateur n’a pas encore imposé trop de
règles. Le Grenelle, par exemple, s’il enjoint les entreprises à faire un
bilan, n’impose pas d’objectifs quantifiés. Les entreprises peuvent agir,
prendre des initiatives et progresser chaque jour en composant avec leurs
contraintes propres et en mobilisant le dialogue interprofessionnel. Et c’est
très bien comme cela. En revanche, et de manière plus générale, le secteur des
médias est soumis à une contrainte légale extrêmement pesante. On ne nous dit
pas d’aider le cinéma, on nous impose d’y consacrer telle part de notre chiffre
d’affaires. Même chose pour l’information et la fiction. D’une certaine
manière, nous sommes la plus publique de toutes les entreprises privées. Un
exemple : les chaînes de télévision n’ont pas le droit de produire leurs
propres fictions. D’un point de vue RSE, c’est très contre-productif. Si nous
disposions d’un patrimoine propre, nous pourrions commencer à être notés de
manière légitime et significative. Il faudrait donc que le législateur accepte
enfin de comprendre que nous sommes sans doute les mieux placés pour connaître
nos métiers et pour développer des politiques adaptées.
Article publié en collaboration avec Place Publique
Aucun commentaire 







