Mai 2012
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Voltaire

L’entrepreneur est-il un joueur ? (1)
Poker management, management et jeu de go, stratégie et échecs… nous voyons depuis quelques années fleurir dans les catalogues de formations pour chefs d’entreprise des modules qui font appel au jeu pour développer les compétences des dirigeants. Plus que de « simples » techniques d’animation ludo-pédagogiques facilitant la mémorisation et l’appropriation de contenu par des stagiaires, le jeu devient la référence centrale, le modèle en soi, la matrice grâce à laquelle adviendrait un dirigeant plus compétent. Un présupposé dans cette démarche : il existe une concordance, une sorte de mimesis entre l’entrepreneur et le joueur. Comme si entreprendre était un jeu… Mais de quel jeu ou de quel joueur s’agit-il alors ? Amusons-nous, au gré d’un vagabondage intellectuel, à creuser la métaphore pour juger de son bien-fondé.

Tout est jeu

Mais qu’est-ce qu’un jeu au juste? L’historien hollandais Johan Huizinga, auteur d’un ouvrage de référence sur le thème, propose la définition suivante : «Sous l'angle de la forme, on peut donc, en bref, définir le jeu comme une action libre, sentie comme “fictive” et située en dehors de la vie courante, capable néanmoins d'absorber totalement le joueur ; une action dénuée de tout intérêt matériel et de toute utilité ; qui s'accomplit en un temps et dans un espace expressément circonscrits, se déroule avec ordre selon des règles données, et suscite dans la vie des relations de groupes… » (Johan Huizinga, Homo ludens, p. 35). « Fictive », «en dehors de la vie courante », « dénuée de tout intérêt matériel et de toute utilité »,une entreprise ne l’est assurément pas. C’est même tout le contraire. Sur le plan juridique, la finalité de l’entreprise est marchande, commerciale. L’entreprise entretient un rapport à la réalité qui est tout sauf gratuit et désintéressé. Si l’entreprise ne peut être légitimement réduite stricto sensu à un jeu – fût-ce de Monopoly - celui qui la dirige a-t-il néanmoins quelque chose à voir avec un joueur ? Dans son comportement au quotidien, ses valeurs, son rapport au monde…

Si l’entrepreneur est un joueur, ce n’est pas simplement parce qu’il se débat en situation d’aléas et de concurrence.Ni parce que tous deux peuvent réussir ou échouer. « A un certain point de vue, un homme qui part conquérir de nouveaux marchés en Asie ne joue pas : il fait son travail, il gagne sa vie, il défend la pérennité de son entreprise. Mais, à un autre point de vue, on peut dire de cet homme qu’il joue à conquérir des marchés et à surclasser ses concurrents. Si une voix lui disait qu’il est temps, maintenant, de venir mourir, il laisserait là son œuvre de conquérant, comme on quitte une partie de cartes parce que le temps de jouer est fini » (Stéphane Chauvier, Qu’est-ce qu’un jeu, p. 10). Car à bien y regarder, tout tombe sous le coup de la métaphore avec le jeu. Ainsi, la vie entière peut être un jeu… L’analogie se révèle facile.

L’intérêt de la comparaison

En effet, le concept de jeu n’est pas « assimilant », classifiant, comme ceux de chien ou de chaise, qui permettent clairement de subsumer une réalité sous une catégorie ou une autre. Le concept de jeu est moins directement opératoire. Il ne permet pas d’établir des rapprochements précis et des distinctions tranchées, mais seulement, par le biais de comparaisons, d’identifier ce qui relève d’une certaine manière d’être et d’agir. En se penchant sur le concept d’entrepreneur, il apparaît que celui-ci semble du même ordre. L’expression « entrepreneur de soi-même », de plus en plus usitée, montre à quel point le mot est malléable et couvre un large spectre. Lui aussi se définit par une grande plasticité.

Plutôt que de fournir des catégories pratiques dans lesquelles englober des réalités diverses, les concepts d’entrepreneur et de joueurs permettent de dégager de toutes ces réalités des éléments communs de sens. En quoi ces structures peuvent-elles se rapprocher, sinon se confondre, pour révéler des éléments de réflexion susceptible de réveiller chez nous un certain intérêt ?

Bousculer le destin

Dans leurs activités respectives, l’entrepreneur comme le joueur poursuivent un but et mobilisent des moyens, sans que l’atteinte de ce but ne soit assurée au préalable. C’est, d’emblée, le premier point de comparaison qui semble sauter aux yeux. Pour celui qui voit le monde comme fondamentalement incertain, tout est affaire de hasard, ce tour favorable (chance) ou défavorable (malchance) que prennent les événements. Pour celui en revanche qui le voit comme un système de relations implacablement régi par le couple cause / effet, tout est affaire de destin, cette puissance qui régit l’univers et fixe de manière irrévocable le cours des choses. « Dieu ne joue pas aux dés », affirmait ainsi Albert Einstein.

Entre ces deux thèses, qui ne laissent finalement que très peu de place à la liberté humaine, l’entrepreneur s’affirme comme celui qui n’exclut pas la chance, mais ne s’en remet pas totalement à elle. Pour lui, le monde n’est pas un ensemble soumis au chaos : l’action humaine peut y imposer sa volonté, ou, plus modestement, y apposer son empreinte. Dans un environnement que l’entrepreneur cherche inlassablement à rationaliser, à ordonner, mais aussi à bousculer, celui-ci apparaît souvent, pour le commun des mortels, comme une sorte de démiurge…

Prochaine partie :« De l'audace,encore de l'audace, toujours de l'audace »

Philogos
Le 30-01-2012
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