Mai 2012
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Voltaire

Le combat de la justice fiscale (3e partie)
Les libertariens diffèrent des libéraux par leur intransigeance à l’égard de tout étatisme. Les libéraux s’entendent en effet sur la légitimité d’un État minimal, dont le champ d’action se trouve circonscrit aux fonctions régaliennes (police, justice). Une différence de degré plus que de nature, car ces deux courants partagent la même vision de l’Homme et de la société. Pour eux, nous sommes tous des êtres libres, égaux en droit, et rationnels ; nous sommes donc capables d’organiser au mieux nos relations. Mais sommes-nous réellement ainsi ? N’est-ce pas là s’illusionner et faire preuve de trop d’optimisme sur notre condition humaine ?

La vision égalitaire

Rationnels ? A la lecture de l’Histoire récente, notamment de celle du XXe siècle, il est permis d’en douter. Libres ? Ce n’est pas parce que nous avons l’impression de l’être que nous le sommes effectivement. Égaux ? « Les hommes naissent libres et égaux, mais certains sont plus égaux que d'autres », affirmait Coluche. Derrière la plaisanterie, un constat difficile à nier. Si l’article premier de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 proclame en effet que «les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits », ils ne le sont pas dans les faits. Marx dénonce d’ailleurs le caractère « formel » des droits de cette déclaration, leur préférant la recherche de « l’égalité réelle » des citoyens ; il discerne même dans cette déclaration la manifestation des intérêts de la classe bourgeoise individualiste, puisque dans l’article XVII, le droit de propriété y est littéralement sacralisé.

Impôt anticapitaliste

« Un impôt sur le revenu lourdement progressif et graduel constituerait une des mesures grâce auxquelles, après la première étape de la révolution, le prolétariat utilisera sa suprématie politique pour retirer, par étapes, tout le capital aux bourgeois, pour centraliser tous les moyens de production dans les mains de l’État ».Le capital n’étant rien d’autre que du « travail immobilisé », l’impôt est un moyen pour le gouvernement révolutionnaire de prendre le contrôle de l’économie pour renverser la société capitaliste. « Il n'y a qu'une seule façon de tuer le capitalisme : des impôts, des impôts et toujours plus d'impôts ». Des impôts dont le taux est plus élevé pour les riches que pour les plus modestes, voilà ce que prônent de concert communistes, socialistes et sociaux-démocrates. Tous s’entendent sur ce point, même si pour les communistes, cela ne constitue qu’une simple étape pour s’affranchir du capitalisme. Pour les socialistes et sociodémocrates, au-delà d’un certain seuil de revenus qui couvre le minimum pour vivre décemment, les revenus doivent être plus grandement taxés pour permettre la redistribution des richesses vers les moins bien lotis. C’est le fondement du projet de société qu’ils proposent.

Le « potlatch »

Où se situe alors la justice sociale ? Dans la compensation, via l’impôt, des inégalités inhérentes à la société (à la vie ?) ou bien dans le respect absolu de la propriété individuelle et de la liberté de chacun ? La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen ne nous fournit en l’espèce aucune aide, puisqu’elle consacre le droit de propriété tout en affirmant, dans son article XIII, la nécessité d’« une contribution commune[…] également répartie entre tous les Citoyens, en raison de leurs facultés ». Ce qui choque réellement aujourd’hui, ce qui fait problème en vérité, c’est l’immoralité que ces thèses, poussées à l’excès, peuvent entraîner. D’un côté, la négation du talent et du mérite, le nivellement par le bas, l’assistanat... De l’autre, l’exploitation de l’homme par l’homme, l’indécence que constituent des revenus complètement déconnectés de toute réalité, des revenus tellement considérables que c’en est absurde... En temps de crise, ces sentiments ont tendance à s’exacerber.

Par delà les oppositions et les excès, focalisons notre réflexion sur l’essentiel. Et l’essentiel réside dans un principe anthropologique que Marcel Mauss dégage dans son ouvrage Essai sur le don.Un principe tiré de l’observation des peuples issus du Pacifique : Polynésie (Samoa, Nouvelle-Zélande) et Mélanésie (Nouvelle-Calédonie, Trobriand, Nouvelle-Guinée), tribus indiennes de la côte nord-ouest de l'Amérique.A travers le « Potlatch », qui signifie à la fois « nourrir » et « consommer »,Marcel Mauss met en évidence trois obligations universelles, fondatrices de toute moralité : l’obligation de donner, l’obligation de recevoir (on n’a pas le droit de refuser un don) et l’obligation de rendre le présent. Pourquoi le présent reçu est-il obligatoirement rendu ? Parce que la nature du don est d'obliger à terme. Ne pas rendre, c'est perdre la face. Car le don est en fait intéressé et met en jeu socialité, domination, prestige, rivalité et séduction.

Être capable, quand les circonstances l’exigent, de donner, de recevoir et de rendre : cette approche nous permet de nous libérer du dualisme fermé entre individualisme et collectivisme, pour leur substituer une approche plus souple et plus subtile. Maintenant affranchis de cette opposition stérile, il nous reste à le dépasser.

Lire la 4e et dernière partie de cette réflexion sur notre site en février : « Les libertés égales ».

Sources:

· K. Marx et F. Engels, Manifeste du parti communiste de 1848.

· K. Marx,La question juive, Éditions 10/18.

· M. Mauss, Essai sur le don, Sociologie et anthropologie, PUF, collection « Quadrige », 2001. .

Philogos
Le 2-01-2012
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