Février 2012
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Epictète

La fragilité comme valeur économique
Elena Lasida
Et si la fragilité devenait une valeur économique à part entière ? Le point de vue d’Elena Lasida, économiste, maître de conférences à l’Institut Catholique de Paris (*).

Dirigeant : La fragilité est un terme assez étranger à la théorie économique…

Elena Lasida : L’économie, telle qu’elle est communément pensée, c’est tout le contraire de la fragilité. C’est le monde de la solidité, de la performance. Le paradigme dominant de l’économie, instauré par l’école néoclassique, est fondé sur trois règles majeures : la certitude, l’équilibre et la prévision. La fragilité n’y a de place que pour désigner ce qui relève d’un dysfonctionnement et qu’il faut éliminer.

D. : Vous êtes pourtant plusieurs économistes à contester ces postulats.

E. L. : Dans la réalité, on n’est jamais en situation de certitude totale, d’équilibre stable et de prévision parfaite. En introduisant dans la pensée économique les notions d’incertitude, d’imprévisible et de déséquilibre, on permet d’envisager les choses sous un jour nouveau. On peut considérer que le déséquilibre n’est pas uniquement une absence d’équilibre, mais ce qui permet de mettre en mouvement le système vers quelque chose d’autre. Que l’incertitude n’est pas seulement une prévision mal faite, mais ce qui fait place au radicalement nouveau. On peut également commencer à considérer la relation de confiance, exclue des théories économiques classiques uniquement fondées sur la capacité de calcul et le comportement stratégique. La confiance est intéressante en ce qu’elle introduit un nouveau rapport au risque. L’économie vise en général à réduire ou à transférer les risques. La confiance apprend à prendre des risques avec l’autre.

D. : En fait, vous appelez à une prise en compte du réel dans la théorie économique…

E. L. : Absolument. D’une certaine manière, la théorie économique dominante s’est construite autour de modèles très opérationnels, fondés sur des hypothèses mathématiques probantes, mais qui l’éloignent de la réalité. L’idée de ces nouveaux courants, c’est d’introduire des modèles plus ancrés dans le réel. On va, par exemple, parler de « rationalité située » : il s’agit d’injecter une dimension contextuelle (temporelle, géographique, culturelle) dans la théorie. Ce qui remet en cause les lois universelles et éternelles. Dès lors, l’économie cesse d’être une science dure. Elle puise davantage dans la réalité, dans l’humain. Elle devient véritablement une science sociale.

D. : Qu’en est-il de la fragilité ?

E. L. : Elle émerge dans la réflexion économique, notamment via la pensée sur l’incertitude et le déséquilibre, portée par ce qu’on appelle les “courants hétérodoxes” qui revisitent la conception de la rationalité de l’acteur économique, ainsi que la référence au marché comme seul dispositif de coordination.

D. : Peut-on la considérer comme une valeur économique ?

E. L. : C’est l’une des pistes de réflexion de l’économie sociale et solidaire. Quel est le constat ? Le marché, fondé sur la relation de vente et d’achat qui régit toutes les dimensions de la vie en société (consommation, travail, logement), génère de l’exclusion. Dès lors qu’une personne n’accède pas au marché, par manque de revenus, elle se trouve d’une certaine manière exclue de la société tout entière. L’économie de marché est donc productrice de fragilité. C’est à cette fragilité que tentent de répondre l’économie sociale et l’économie solidaire.

D. : De quelle manière ?

E. L. : L’économie sociale y répond par une organisation plus démocratique et égalitaire des unités économiques (coopératives, mutuelles, associations…). L’économie solidaire (commerce équitable, microcrédit, services de proximité…) y répond plutôt par une insertion différente de l’économie dans la société. Jamais on n’aurait pensé le commerce équitable s’il n’y avait pas eu de personnes exclues du système commercial classique. C’est en ce sens que la fragilité, en devenant source de nouveauté, peut devenir une valeur économique.

D. : Qu’elle soit un révélateur, un déclencheur, certes. Mais en quoi devient-elle une valeur économique ?

E. L. : Que les choses soient claires : il ne s’agit en rien de faire de la fragilité une finalité de l’économie. Mais elle n’est pas non plus qu’un déclencheur. La fragilité, c’est la vie. Plus que le déclencheur d’une nouveauté ponctuelle, elle est une manière de vivre, une manière d’être dans le monde, une manière de se situer face à l’avenir et à autrui. Et c’est en ce sens qu’elle est une valeur économique. La fragilité est à féconder plus qu’à supprimer. Elle est une autre manière de penser la puissance. Une puissance qui ne relèverait pas du contrôle, de la maîtrise et de l’autosuffisance, mais qui serait sous-tendue par la création, la relation, l’interdépendance. La fragilité est une valeur parce qu’elle fait vivre, elle met en relation, elle pousse à inventer, elle crée un espace d’inconfort nécessaire à l’émergence de la nouveauté.

D. : L’économie solidaire parvient-elle réellement à transcender la fragilité ?

E. L. : Il est vrai que l’économie solidaire a été jusqu’à présent plutôt associée à une économie pour les pauvres, régie par une logique de compensation, de réparation : le commerce équitable intègre le petit producteur du sud qui n’arrive pas à vendre ses produits sur le marché international, le microcrédit intègre les personnes exclues du système bancaire, les services de proximité intègrent les personnes isolées… Mais je pense que la vertu de l’économie solidaire relève d’une logique plus radicale. Elle permet de revisiter la place de l’économie dans la société. Elle ne s’oppose pas au marché, mais au contraire, elle s’en sert pour construire une société plus humaine. Elle conçoit les activités économiques (production, consommation, financement) comme des activités « sociétales » (à travers lesquelles se construit la société). Je dirais que pour l’économie solidaire, la finalité de l’économie, ce n’est pas tant la circulation des biens que la médiation sociale.

D. : Si la fragilité devient une valeur économique, peut-elle pour autant entrer dans des logiques de mesure et de notation ?

E. L. : C’est l’une des grandes questions de l’économie solidaire et du développement durable. On a créé des indicateurs dont la vocation est de mesurer ces dimensions qui échappent en partie au contrôle, à la maîtrise et de manière générale au quantifiable. Les notions de capital social ou de capital humain font aujourd’hui partie du paysage économique. L’IDH, Indicateur de Développement Humain, prend en compte, parallèlement au PIB, les dimensions, de santé, d’éducation et d’espérance de vie. Mais l’universalité de ces indicateurs pose problème. Que peut et que doit mesurer un indicateur de santé ? Être en bonne santé n’est pas la même chose en France, en Chine ou au Mali. Par ailleurs, tout n’est pas quantifiable ni mesurable. Il va donc falloir inventer de nouveaux modèles et même une nouvelle conception de l’évaluation, où elle servirait à identifier ce qui donne de la valeur (même étymologie que le mot évaluation) plutôt qu’à contrôler la réalisation d’un objectif préétabli. Évaluer serait ainsi donner du sens à l’activité faite ensemble. Mesurer serait un moyen d’apprentissage collectif plutôt que de vérification.

(*) Responsable du Master « Économie solidaire et logique du marché » (formation initiale et continue pour devenir acteur d’une économie solidaire et durable), Faculté de Sciences sociales et économiques.

http://www.icp.fr/fr/Organismes/Faculte-de-Sciences-Sociales-et-Economiques-FASSE/Formations-et-diplomes/Master-Economie-solidaire-et-logique-du-marche-M2

Muriel Jaouën
Le 14-06-2010
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