Février 2012
Newsletter, inscrivez vous :
Décide de vouloir ce qui arrive, et tu seras heureux
Epictète

Une souffrance inaudible et inavouable
Olivier Torrès
Seul dans la tempête ! Le dirigeant est l’homme fort de l'entreprise. Et pourtant, lui aussi est une personne, confrontée à des problèmes quotidiens qu’il lui faut résoudre pour faire durer son entreprise. Solitaire, le patron a lui aussi besoin de solidarité, de la part de ses salariés, comme de la part de ses confrères ou de la société. Quelles réponses apporter à la solitude patronale ?

« Il y a plus de statistiques sur la santé des baleines bleues que sur celle des entrepreneurs, commerçants et artisans», déclare Olivier Torrès, chercheur à l’Université de Montpellier et à l'EM Lyon. Et pour cause, ils ne sont pas pris en compte par la médecine du travail. Pour n'avoir trouvé que très peu de statistiques sur la santé physique et mentale du dirigeant, il décide de lancer l'observatoire Amarok, le 1er janvier 2010. Amarok, en référence à une légende inuit qui raconte qu'une société doit protéger ceux qui la font vivre : « Ma thèse est que sont les patrons de PME».

Pourquoi s'être intéressé à la fragilité des entrepreneurs ? Pour avoir constaté qu'un ouvrage clé, La souffrance en France (1), publié par Christophe Dejours, directeur du laboratoire de Psychologie du travail, n'intégrait pas dans son analyse les PME. « 95% des chercheurs en management ne travaillent que sur la grande entreprise alors que les PME représentent 60 % de l'activité économique du pays. Il y a un déni de réalité face aux dirigeants de PME. Nous allons donc mener cette première étude épidémiologique avec le CJD et le groupe April (Assurances) de Bruno Rousset. Nous cherchons des partenaires financiers, privés d'abord, puis publics. Nous nous donnons deux trois ans pour aboutir à des résultats et nous publierons un premier rapport en septembre-octobre », prévoit Olivier Torrès qui dirige les thèses de trois doctorantes dont l'une d'elles s’intéresse au « burn out », l'épuisement professionnel psychologique, étudié chez les cadres et cadres supérieurs, mais occulté chez les indépendants.

Les 4D

Selon lui, la souffrance des patrons est inaudible et inavouable. Pour nombre de spécialistes, la souffrance résulte d'un état de domination. Or, le patron étant un dominant, il ne peut pas souffrir. Et puis, l'idéologie du leadership induit que le patron se voit toujours comme quelqu'un qui doit être fort. Risqueur en dernier recours, son stress s'aggrave quand, menacé de faillite, il est harcelé par les fournisseurs et clients ou encore les syndicats. « Aux 3D (Dépôt de bilan, Dépression, Divorce), il faut parfois en ajouter un 4e, Décès», ajoute Olivier Torrès qui pointe aussi l'absence de connaissance des taux de mortalité ou de morbidité des entrepreneurs. « L'actualité récente a en effet montré qu'ils pouvaient se suicider comme ce fut le cas de Joël Gamelin, le patron d'un chantier naval, après une mise en redressement judiciaire fin 2008 ».

« Les dirigeants de PME qui doivent licencier ne subissent pas le même processus émotionnel que les patrons de grandes entreprises qui sont, en réalité, des salariés. Un patron du CAC 40 ne prend pas sa décision seul et le DRH met en place le plan social à sa place. Rien de tel chez les patrons de PME dont certains préfèrent baisser leur propre salaire plutôt que de licencier », continue Olivier Torrès. « La PME a un management de proximité et, dans les TPE, le management est sensoriel. Le dirigeant croise du regard ses collaborateurs. Caution bancaire de l'entreprise, il hypothèque ses biens et sa maison. Et même s'il y a des progrès avec l'EIRL (Entreprise Individuelle à responsabilité Limitée) (2), dans les usages, on ne sait pas encore ce que les banques vont en faire», poursuit-il.

SOS amitié

Ami-JD a été créé l'an dernier pour aider des dirigeants confrontés à un dépôt de bilan. « La solidarité est une des valeurs du CJD. A la différence du GAD (3), nous nous situons sur l'aspect psychologique. C'est un peu SOS amitié. Si un dirigeant est démoralisé voire déprimé, il n'est pas normal qu'on le laisse tomber. Nous faisons en sorte qu'il puisse rebondir rapidement », résume Eddy Fechtenbaum, un dirigeant d'Arcachon, à l'origine de ce projet avec Gontran Lejeune et deux ou trois JD. Avec le JD psychanalyste Jean-Fançais Lassalvy, il a lancé un module de sensibilisation à l'écoute bienveillante (d'une journée) qui a permis de former une dizaine d'Ami-JD. « Nous leur apprenons à laisser le dirigeant exprimer sa colère, sa peur, son angoisse, tout ce qu'il ne peut pas dire à son conjoint ou à ses collaborateurs. A la fin de la journée, nous leur indiquons si nous les estimons prêts à cette écoute qui repose sur une confidentialité absolue »,explique-t-il. Ayant suivi une psychanalyse durant 14 ans, il est formé à cette démarche et à son application. « Il ne s'agit en aucun cas de remplacer un coach ou un psychologue. Et si nous décelons quelque chose de plus grave, nous adressons la personne à un médecin »,ajoute-t-il. « Les quelques cas traités par les AMI JD sont plutôt encourageants ».

(1) La souffrance en France : la banalisation de l'injustice sociale, de Christophe Dejours, Editions du Seuil, 1998, Collections Poche, Février 2009

(2) Projet de loi adopté le 8 avril 2010 au Sénat qui sépare le patrimoine personnel du patrimoine affecté à l'entreprise.

(3) GAD (Groupe d'Aide à la Décision) pour se faire aider par d'autres JD sur la partie technique.



Témoignage

Une écoute bienveillante

Interview de Sylvie Bordereux, ex-dirigeante d'Eurekom à Orléans, une agence de publicité par l'objet, et qui vient de créer la société Atout KDO.

« Ma société Eurekom, créée il y a 13 ans, a fait faillite suite à la perte d’un de mes principaux clients Sephora. Je n'ai pas su profiter des lois de sauvegarde créées en juillet 2005, par pudeur et par crainte du mot « redressement judiciaire ». A tort ! Durant cette période d'observation, le dirigeant est placé sous protection de la justice. Les poursuites de créanciers sont bloquées laissant ainsi le temps de mettre en place un plan de redressement. Pour garder des salariés, je me suis beaucoup privée, j'ai vendu ma maison. Licencier m'a coûté une fortune sur le plan humain et financier.

Au moment des vœux en janvier dernier, j’étais très mal. Je ne connaissais pas Ami-JD, mais j'étais impliquée depuis deux ans au sein du comité de pilotage national « pauvreté et engagement sociétal ». Michel Meunier m'a mise en contact avec Eddy Fechtenbaum. Sans se connaître, on se fixait des rendez-vous téléphoniques pour une séance d’une heure environ. Je peux dire qu'il m'a beaucoup fait pleurer. Il a une aptitude humaine à comprendre sans tomber dans l’empathie stérile, une capacité d'écoute et le sens de la reformulation. Son partage d'expérience dans la réussite comme dans l’échec entrepreneurial m'a beaucoup aidée. Il n'y a que ceux qui ont vécu ça qui peuvent comprendre. L’hypermédiatisation du mythe de la réussite ne doit pas faire taire les difficultés. Je crois en la vertu des partages d’expériences, même ardues, pour se sortir de mauvaises passes. Quand on a la tête dans le guidon c'est difficile de savoir comment gravir la montagne. « Et toi dans tout cela ? Pense à toi » m'assénait souvent Eddy !

Ce soutien m'a donné la clairvoyance. J’ai donc décidé d'être acteur de la liquidation judiciaire de ma société plutôt que d'attendre la décision du tribunal. Elle a été prononcée le 24 mars. Le 25, je partais au bord de l'océan, j'ai dormi une semaine. Au retour, j'ai trouvé les lettres recommandées, normal, mais soulagée d'avoir fait table rase du passé, j'avais besoin de cette catharsis. Après trois semaines de passage à vide, sans statut, sans boulot, puisque mes recherches d'emploi ne donnaient rien, j'ai décidé de remonter une entreprise sur un concept qui correspond davantage à mes valeurs éthiques. Avec le soutien financier et moral de ma famille, j'ai remonté Atout KDO dans le secteur du cadeau d’entreprise, plus axé développement durable pour me sentir proche de mon éthique, espérant faire travailler moins de Chinois. Les banques ont refusé de m'ouvrir un compte alors que j'apportais l'intégralité des fonds propres, j'en ai donc trouvé une dans le Sud par l'intermédiaire de ma famille.

Comme beaucoup de copines au CJD, nous constatons qu’il est difficile d’être comprise par son ami quand celui-ci a la culture du salariat. Etre entrepreneur, c'est un état d'esprit. Il faut une dose de courage et d'affirmation. C'est là dedans que je suis le mieux pour me réaliser. J’espère pouvoir me former à mon tour à Ami-JD et offrir ce temps précieux de partage. »

Thérèse Bouveret
Le 14-06-2010
Imprimer Twitter Facebook LinkedIn
Laisser un commentaire
E-mail :
Confirmation :
Pseudo :
Commentaires :
Aucun commentaire
Voir les commentaires